Le tennis est-il devenu un sport de brute ?

Le jeu pratiqué par Rafael Nadal ou Novak Djokovic n’a plus grand-chose à voir avec celui proposé par leurs glorieux ancêtres. A la veille de Roland-Garros, retour sur la montée en puissance des athlètes.

Il est probable que les images décaties des premières années de l’ère Open – qui, en 1968, fit entrer pour de bon le tennis dans le professionnalisme – inspirent aux jeunes générations le même commentaire que le pantalon à pattes d’éléphant, la nuque longue ou la vie sans Internet : mais comment cela a-t-il pu exister ? Car ce n’était pas du tennis. Ou alors, si c’était du tennis, ce qui se pratique aujourd’hui devrait porter un autre nom.

  • Il s’agit toujours de deux joueurs face à face qui s’efforcent de faire passer une balle jaune par-dessus un filet à l’aide d’une raquette. Et pourtant, ce n’est plus le même sport, comme l’a constaté Yannick Noah en marchant dans les rues de New York lors du dernier US Open, en septembre 2011. « Je suis passé devant une télé qui diffusait du tennis. J’ai cru que c’était un jeu vidéo tellement ça frappait fort », nous raconte le dernier joueur français à s’être imposé à Roland-Garros, en 1983. Un simple échauffement d’avant-match de Novak Djokovic ou Rafael Nadal semblerait presque plus intense qu’une finale de Grand Chelem il y a quarante ans (allez jeter un oeil à celle de Roland-Garros 1972 dans les archives de l’INA…).
  • Le Serbe et l’Espagnol se retrouveront sans doute en finale de Roland-Garros, qui débute dimanche 27 mai, le premier pour inscrire son nom au palmarès des Internationaux de France, le second pour devenir le seul à sept victoires. Les deux meilleurs joueurs du monde actuellement ont hissé leur sport à un nouveau sommet, en janvier, lors de la finale de l’Open d’Australie – la plus longue de l’Histoire dans un tournoi du Grand Chelem – remportée par Djokovic après quasiment six heures (5 heures 53) d’un combat effarant qui mit la planète tennis en émoi. « Il m’est arrivé d’affronter des adversaires qui pouvaient jouer des matchs marathon, mais eux ont fait un marathon à la vitesse d’un sprint », s’était alors émerveillé l’ancien numéro un mondial américain Andre Agassi. Son compatriote Andy Roddick, lui aussi ex-numéro un mondial, n’en revenait pas non plus : « La guerre absolue. Le physique en tennis a été amené à un autre niveau ces cinq dernières années. »

« PLUS GRANDS, PLUS LOURDS, PLUS COSTAUDS »

  • Qu’il est loin le temps des « petits gros, y compris dans les vingt premiers mondiaux, qui « jouaient » littéralement au tennis » et que Yannick Noah et la génération montante d’alors appelaient les « touristes » parce qu’ils passaient leur temps à faire des parties de backgammon pendant les tournois… « La morphologie des joueurs a considérablement évolué, note l’ancien directeur technique national (DTN) français Patrice Dominguez. Ils sont plus grands, plus lourds, plus costauds, tout en étant plus endurants et plus souples. »
  • Chez les garçons, la taille moyenne du Top 15 actuel est de 1,88 m. Elle était de 1,80 m en 1973 (année du premier classement ATP). Certes, dès les années 1970, de véritables athlètes tels que Bjorn Borg ou Guillermo Vilas sévissaient déjà sur les courts – le Suédois avait même, preuve d’une robustesse supérieure, remporté les Superstars, sorte de décathlon qui réunissait des sportifs de différentes disciplines. Mais les caractéristiques physiques de ces joueurs, exceptionnelles à l’époque, sont devenues la norme aujourd’hui, et pas seulement au sommet du classement.
  • « Désormais, parmi les 100 meilleurs mondiaux, rares sont ceux qui ne sont pas athlétiques, observe Bernard Montalvan, médecin de la FFT. Un joueur qui a simplement du talent, un bon petit coup de main, pourra peut-être se classer 1 000e, mais il ne sera jamais 200e. » Même l’entraîneur américain Nick Bollettieri, célèbre pour ses méthodes éreintantes, se dit « franchement impressionné » par l’engagement physique actuel et tente cette généralisation : « Les échanges ne font plus deux ou trois coups, mais dix, vingt, voire trente. Une bonne condition physique est à présent aussi importante qu’un bon service, un bon coup droit ou un bon revers. » Patrice Dominguez juge même que « le souci de la qualité physique est devenu un préalable à tout ».

DES RAQUETTES TRANSFORMÉES EN « CATAPULTES »

  • Comment en est-on arrivé là ? « Il me semble que tout part de l’évolution du matériel », répond Patrice Hagelauer. Pour l’actuel DTN tricolore et ancien entraîneur de Yannick Noah, les raquettes, où les cadres en graphite ont remplacé ceux en bois et le cordage synthétique celui en boyau naturel, se sont transformées en « catapultes ». Yannick Noah confirme : « Avec les anciennes raquettes, pour servir à 180 km/h, tu mettais toute ton énergie, des doigts de pied jusqu’aux dreadlocks. Aujourd’hui, une gamine est capable de servir à 180. » « Le jeu est plus rapide, poursuit Patrice Hagelauer. Or, jouer des matchs quand tout va plus vite oblige à améliorer son physique », donc à apporter un soin particulier à sa préparation.
  • Yannick Noah appartient à la première génération de joueurs à avoir « ajouté un travail physique au travail tennistique tout au long de l’année. A l’entraînement, pour quatre heures de tennis, on faisait une heure de physique ». « Tout s’est vraiment professionnalisé depuis une quinzaine d’années, observe Paul Quétin, chargé de la préparation physique à la FFT. Les joueurs s’organisent de mieux en mieux, au sein de structures de plus en plus complètes. Les meilleurs ont une véritable écurie de formule 1 autour d’eux, avec, en plus de leur entraîneur, non seulement un préparateur physique, mais aussi un kiné, un médecin et même, parfois, un spécialiste de la nutrition. »

UNE APPROCHE SCIENTIFIQUE DE LA PRÉPARATION

  • Car « l’alimentation, c’est 50 % de la performance d’un sportif », assure Bernard Montalvan, qui évoque les boissons d’effort ingurgitées à longueur de match par les joueurs, les rations de récupération riches en protéines et en sels minéraux englouties juste après, mais aussi les régimes alimentaires spécifiques. Lancée dans les années 1980 par Ivan Lendl et Martina Navratilova, qui suivaient celui du docteur Haas – ni viande rouge, ni produits laitiers, ni soda -, cette mode a perduré, jusqu’au régime très médiatisé du numéro un mondial Novak Djokovic, qui s’est aperçu en 2010 que supprimer le gluten de son alimentation lui permettait de faire de même avec la concurrence.
  • « On a une approche beaucoup plus scientifique de la préparation, donc, forcément, on est devenus plus performants », résume Patrice Dominguez. L’évolution des techniques de récupération n’est, elle non plus, certainement pas étrangère à la multiplication des rencontres titanesques. Aux simples massages et footings d’après-match se sont ajoutées la récupération sur vélo, la cryothérapie et même l’hypoxie, à savoir la raréfaction de l’oxygène dans un espace clos pour simuler l’altitude et améliorer (légalement) certains paramètres sanguins. « Je pense que c’est une aide réelle, pas tant en termes de musculation que de récupération après une session intensive », expliquait en août 2011 Novak Djokovic au Wall Street Journal, qui avait révélé que le Serbe s’enfermait de temps à autre dans une capsule hypoxique à New York.

A L’IMAGE DU FOOTBALL ET DU RUGBY

  • Le niveau phénoménal du moment s’explique aussi, comme le rappelle Bernard Montalvan, par le fait que « les joueurs de tennis, comme tout sportif, sont à leur top physiquement à 24, 25 ans. Nadal et Djokovic [25 ans tous les deux] sont à leur apogée, ils vont commencer à baisser physiquement ». Il serait presque inquiétant que ces deux joueurs, qui se sont partagé les huit derniers titres en Grand Chelem, repoussent les limites plus loin encore qu’ils ne l’ont fait en début d’année en Australie, où l’image des deux finalistes tenant à peine debout lors de l’interminable cérémonie de remise des trophées avait presque quelque chose de rassurant.
  • « Forcément, ce qui se passe interpelle un peu tout le monde, mais ce n’est pas hallucinant non plus que des joueurs qui s’entraînent comme eux et qui jouent toute l’année arrivent à ce niveau de performance », tempère Paul Quétin, qui ne veut pas entendre parler de dopage. « Les joueurs sont contrôlés extrêmement souvent, et je pense qu’ils sont honnêtes. Ils exploitent au maximum toutes les possibilités qu’ils ont pour rester en forme, mais ils ne franchissent pas la ligne jaune. » Certains l’ont pourtant déjà franchi comme l’Argentin Mariano Puerta, contrôlé positif en 2005 après sa défaite en finale de Roland-Garros face à Rafael Nadal.
  • Finalement, l’évolution du tennis (masculin et féminin) vers une discipline toujours plus exigeante physiquement ne fait qu’accompagner celle d’autres sports, comme le football ou le rugby : « Quand Jonah Lomu est arrivé, se rappelle Paul Quétin, c’était un extraterrestre. Aujourd’hui, il y en a quinze comme ça dans le championnat de France. » Et il est probable qu’en 2052, lorsque les petits-enfants de Novak Djokovic et de Rafael Nadal visionneront la finale de l’Open d’Australie 2012, ils demanderont à leur grand-père : « Et vous appeliez ça du tennis ? »

Source : Le tennis, sport de brute